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Sunday, 26 november 2017 | ENBATA INFO

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Indépendance ou pas: la Catalogne a mauvaise presse

Pour beaucoup d’observateurs, le processus d’indépendance catalan révèle un décalage flagrant entre le traitement journalistique et les faits tels qu’ils se déroulent réellement. Inexactitudes, commentaires paniqués et contrevérités d’autant plus regrettables qu’en se positionnant contre l’indépendance catalane, les rédactions françaises défendent aveuglement la royauté et l’autoritarisme de la droite espagnole. 


Enbata.info
 
 
Par JEAN SÉBASTIEN MORA
 
20/11/2017
 
 
On le sait, le fait régionaliste en France souffre du jacobinisme : seul l’ancien Premier ministre socialiste Michel Rocard fit exception, en estimant que notre pays était « devenu une toile d’araignée avec Paris en son centre, qui pompe et contrôle tout le système » . Mais alors que le processus d’indépendance en Catalogne dépasse largement la seule question du nationalisme, encore une fois les médias français ont tendance à défendre le pouvoir central, et ce, quelle que soit la nature des forces politiques en présence…(Sauf bien sûr au Québec, où la perspective de nouvelles frontières prend subitement une dimension romantique, poétique et libératrice). Au sujet de la Catalogne, la pratique dominante, à l’exception notable de Mediapart, de Politis et de quelques articles du Nouvel observateur, consiste d’abord à exclure les indépendantistes du débat théorique et à raconter, comme un journalisme de préfecture, la version du gouvernement ultra-conservateur de Mariano Rajoy.

Une illustration parmi tant d’autres : sur LCP pour un débat intitulé « L’indépendance de la Catalogne : du rêve à la réalité ? » aucun indépendantiste n’a été convié, ni même un analyste catalan. Le journaliste Arnaud Ardoin a préféré recevoir José Rojas-Alonso, secrétaire général du PSOE à Paris, pourtant déjà très présent sur les médias francophone (RFI, France Info,…) et alors que le Parti socialiste ne représente plus que 12,5% des voix exprimées en Catalogne.

Des partis-pris sans contrepartie

Si les catalans sont souvent écartés des débats consacrés à l’indépendance, d’autres sont omniprésents comme Barbara Loyer, géographe à l’Institut Français de Géopolitique de l’Université Paris 8. Aucun grand média généraliste ne semble lui échapper, et ce quasi quotidiennement : RFI, France Culture, Libération, Le Monde, Le Figaro, Le Point, Europe 1, France Info… Pourtant, soutenant systématiquement le gouvernement du Parti Populaire espagnol, Barbara Loyer est aussi une détractrice évidente du mouvement indépendantiste catalan. Exemple très parlant, le 1er octobre, jour du référendum d’indépendance, sur les ondes de France culture, Loyer n’hésite pas à attribuer la responsabilité des violences policières de la Guardia civil au… gouvernement catalan, coupable selon elle « d’avoir absolument voulu faire ce référendum […] de faire une opération médiatique ». Dans un contexte où 80 % des habitants de la Catalogne – opposés ou non à l’indépendance – sont favorables à la tenue d’un référendum, cette position révèle une logique anti-démocratique scandaleuse.

Moins caricatural mais quand même regrettable : le manque de solidarité, voire même de protestation devant la répression policière et les procédures judiciaires accélérées à l’égard de personnes qui exercent leur droit (soi-disant inaliénable) à décider collectivement (et pacifiquement) de leur avenir par les urnes. Faut-il rappeler qu’il est aussi question, dans un état membre de l’Union européenne, d’arrestation de hauts-fonctionnaires, d’élus, de saisies des bulletins de vote, de la fermeture de sites web ?

Au contraire, plusieurs médias grand public ont qualifié de «manifestants» les 2,2 millions de catalans venus voter. On parle même d’« affrontements » et de « heurts », pour rapporter une situation inédite où des citoyens pacifiques et non-armés ont été brutalisés par la police.   (France Info, Le Monde , Europe 1, La dépêche du midi…)

De plus, comme le regrette le chercheur Jean-Pierre Cavaillé (EHESS, Toulouse), jamais on n’explique que la décision de convoquer un scrutin d’autodétermination ne fut unilatérale qu’après des années d’échec à faire reconnaître par Madrid la demande légitime d’une consultation comme ont pu en bénéficier les Écossais ou les Québécois. Au contraire, la tendance est à personnaliser à outrance l’enjeu de l’indépendance au travers du duel Rajoy-Puigdemont, sans comprendre que pour la première fois depuis la transition de 1975 [à la mort de Francisco Franco], la lutte pour la souveraineté de la Catalogne est pensée comme une lutte civique articulée depuis la base. Enfin, les termes de « manipulation » et de « populisme » sont utilisés à outrance par les éditorialistes, à l’instar de Jean-Michel Helvig, rédacteur en chef de la République des Pyrénées : « le souverainisme catalan est devenu un populisme » lance-t-il. « Le désir de sécessionnisme de la région catalane respire le populisme » écrit également dans Le Point, Nicolas Baverez. Un tel usage extensif et indifférencié du terme « populiste » devrait pourtant nous alerter tant il « traduit la répugnance à accepter le fait que les citoyens ordinaires aient la capacité de comprendre la véritable teneur des questions politiques », comme le mettent en garde les chercheurs Albert Ogien et Sandra Laugier.
 
Une rhétorique de pseudo-évidences.

L’Espagne des correspondants est un écosystème troublant, où certains journalistes pigent indifféremment dans des médias qui, en théorie, n’ont pourtant pas la même ligne éditoriale : on retrouve François Musseau dans les colonnes de Libération et de l’hebdomadaire le Point. Correspondant pour Radio France, Mathieu de Taillac a contribué aussi au Figaro et à la revue d’extrême–droite Valeurs actuelles. Diane Cambon qui a écrit dans les colonnes du Figaro et du Point travaille aujourd’hui pour Marianne. Rien étonnant donc, si au-delà du suivisme et du conformisme, l’information concernant la Catalogne se ressemble de facto. Dans le magazine Marianne, qui se définit pourtant à gauche, Diane Cambon brouille aussi les repères politiques, en publiant pour couvrir l’actualité de la Catalogne un entretien avec l’historien Roberto Villa Garcia, professeur d’histoire à l’université Rey Juan Carlos de Madrid. En effet, Villa Garcia est surtout connu en Espagne comme un polémiste d’extrême-droite, notamment depuis qu’il affirme que la fraude a permis la victoire du Front populaire en 1936 (et donc, en filigrane que le coup d’Etat de Franco était nécessaire).

La négociation d’une force politique large

« Tout le monde a l’impression de connaitre l’Espagne pour s’y être rendu au moins une fois en vacances, pour avoir vu un film espagnol… » ironise l’historienne Pilar Martin-Vasseur. En Catalogne, les envoyés spéciaux illustrent tout particulièrement la méconnaissance de cet Etat monarchique marqué profondément par 40 années de dictature… On ignore aussi que la culture catalane, déjà fortement ancrée dans la modernité avant le chamboulement de la guerre civile, est d’une grande vitalité, autant dans les domaines de la création contemporaine, populaire, mais aussi avant-gardiste ou de niche. Ainsi, trop souvent, alors qu’ils bafouillent l’espagnol, les envoyés spéciaux se contentent d’illustrer des poncifs hérités de notre tradition jacobine et des idées reçues qui circulent au sujet du régionalisme. Exemple, sur France 2, Anne-Charlotte Hinet expliquant que « malgré les apparences, l’indépendance de la Catalogne reste une cause minoritaire »

Rien de sûr pourtant ! D’une part, la coalition indépendantiste menée par Carles Puigdemont détient la majorité au parlement catalan grâce à son alliance avec une autre force indépendantiste d’extrême gauche la Candidature d’unité populaire (CUP). Dans un article équilibré, Yann Mens d’Alternatives économiques calcule d’autre part « qu’une courte majorité de 50,8 % du corps électoral serait favorable à l’indépendance ». Hélas, La Croix titre quand même « Le débat sur l’indépendance de la Catalogne n’est pas démocratique ! » Pour cela, le quotidien catholique relaie le travail de la « Societat civil Catalana », une association de 18 000 membres opposée à l’indépendance, tout en omettant soigneusement de se référer à l’Assemblée nationale catalane (ANC), le collectif citoyen à l’origine des grandes manifestations indépendantistes depuis 2010 et qui rassemble pour sa part 30 000 membres. Jamais il n’est question de l’enjeu de l’extrême-droite et des phalanges espagnoles dans les reportages. Mais surtout, dans le papier de La Croix, le concept d’une « majorité silencieuse » opposée l’indépendance Catalane domine la démonstration. Tout comme dans l’analyse des journalistes d’ Europe 1, du Monde, de Courrier international, de L’Express, de France 2 … « La majorité silencieuse espère reprendre en main son destin » déclare ainsi Laurent Delahousse à l’antenne le 7 octobre 2017. Enfin, attribué à Richard Nixon, le concept « majorité silencieuse » est pourtant un classique du répertoire autoritaire. Et dans le domaine du journalisme, il ne peut avoir – par définition – de valeur informative sur la nature réelle d’un corps électoral ou de sa perception de l’avenir politique.  Pourquoi n’utilise-t-on pas alors le terme de « majorité silencieuse » dans un contexte où Mariano Rajoy détient juste une majorité relative au parlement espagnol, à savoir 33% des voix, où dans celui où Emmanuel Macron n’ait obtenu que 23% des voix au 1er tour de la présidentielle ?

Des explications tronquées

On le voit, l’information qui traverse les frontières a parfois tendance à se modifier dangereusement. Autre déformation répétée de la « vérité » : la richesse des catalans expliquerait à elle seule leur désir d’indépendance. Une fois de plus les faits : en Espagne le PIB par habitant de la communauté autonome de Madrid est plus élevé qu’en Catalogne, 32 723 euros contre 28 590 euros. Comment expliquer alors que les madrilènes ne veulent pas aussi leur indépendance ? C’est donc à la lumière d’éléments de contextualisation, et non sur la base de raccourcis simplistes que l’on doit penser et présenter la Catalogne :  le poids de la langue catalane, la prégnance du syndicalisme et de l’anarchisme avant la guerre civile, la proclamation par quatre fois de la république catalane, l’opposition historique au régime franquiste et le rôle du nationalisme catalan dans la transition de 1976… (publié en 2012, l’ouvrage « Les Nationalismes dans l’Espagne contemporaine » est en ce sens remarquable).

Par ailleurs, loin des clichés consistant à considérer les catalans comme des égoïstes de droite, il faut savoir que la gauche radicale de Podemos constituait la première force aux dernières législatives en Catalogne de 2016. A contrario, le Parti Populaire était en tête dans la plupart des autres autonomies espagnoles à l’exception du Pays basque et de deux diputations d’Andalousie.

Le Canard enchaîné rappelle enfin que le gouvernement catalan avait entamé une série d’initiatives en terme de justice sociale que le tribunal constitutionnel espagnol a toujours invalidé : une loi pour protéger les citoyens qui ont été abusés par des hypothèques frauduleuses, une taxe pour chaque appartement vide, les politiques d’égalité entre les hommes et les femmes…Qu’importe, ces quelques faits élémentaires sont escamotés par Etienne Gernelle, directeur du journal Le Point quand il affirme, grandiloquent, sur France inter : « La riche Catalogne, ne veut pas payer pour le reste de l’Espagne […] C’est tout le problème des rabougristes: les palissades dont ils rêvent les empêchent de voir très loin ». Venant d’un journal réfractaire à l’idée de taxer des grandes fortunes et des revenus du capital la démonstration est savoureuse !

Autres procédés journalistiques douteux : affirmer que le nationalisme catalan ouvrirait  la boite de Pandore où s’engouffreraient tous les autres minorités en Europe, ou encore de comparer l’incomparable, à savoir la Corse et la Catalogne. N’oublions pas en effet qu’en 1991, lors de l’indépendance unilatérale des pays baltes et des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, le ton était cette fois à l’enthousiasme libérateur et démocratique. Le droit inaliénable des peuples à décider de leur destin ne vaut-il que quand il y a des intérêts géostratégiques ?
 
Légalisme et monarchisme

Véritable élément de fabrique de l’opinion,  il y a cette affirmation répétée concernant le « caractère illégal » du référendum catalan. C’est la thèse du gouvernement espagnol qui s’appuie sur une décision du Tribunal constitutionnel allant dans ce sens. C’est aussi l’argument inamovible de la « spécialiste » Barbara Loyer. Pourtant, s’il est difficile de se prononcer sur le fond, en termes de droit, les juristes sont très partagés comme le rappelle le chercheur Antony Sfez, interrogé par Libération. En effet, « deux ensembles normatifs qui prétendent à la suprématie juridique sur le territoire catalan » : la constitution espagnole, et la Loi pour la Transition juridique et fondatrice de la République du Parlement catalan. Et avant de déclarer illégal un référendum, il serait bon de rappeler que vingt résolutions de l’ONU, ne reconnaissent pas les référendums tenus à Mayotte, considérant l’île comme comorienne, et condamnant fermement la France depuis 1975.

Enfin, de l’autre côté des Pyrénées, les médias français n’ont pas hésité à faire preuve d’une remarquable complaisance royalement démocratique à l’égard du roi Philipe VI. « Toute la presse se félicite, ce matin, du discours historique [du roi] marquant la voie à suivre », affirme sans douter un instant le journaliste Thomas Cluzel dans sa revue de presse du 4 octobre sur France Culture. Pour cela, il se contente uniquement de trois médias espagnols, la Vanguardia, quotidien de centre-droit, et de l’ABC et de la Razon, deux quotidiens ultraconservateurs à tirage limité. L’usage du terme « toute la presse » signe un parti-pris évident quand on sait les journaux ibériques de gauche comme Publico, Info Libre, El Diario, el Diagonal toujours été très défavorables à la monarchie.

« Felipe VI a accusé les dirigeants catalans de s’être placés « en marge du droit et de la démocratie » en organisant le référendum de dimanche » : cette phrase tirée d’une dépêche de l’AFP a aussi été reprise sans nuance par beaucoup de médias français : l’Huffingtonpost, BFM-TV, La Dépêche du midi, RTL« Catalogne: « ils ont bafoué l’Etat démocratique » (Roi d’Espagne) », titre même Le Figaro. Étonnante démonstration, là encore, consistant à citer la déclaration du monarque – par définition non élu – appelant au respect de la démocratie. Ne conviendrait-il pas de questionner la légitimité démocratique de la royauté elle-même ?  En effet, en Espagne, pays non laïque, le roi bénéficie d’une immunité totale. Son train de vie coûte 25 millions d’euros au contribuable espagnol. C’est pour cela que le mardi 10 octobre la déclaration de Carles Puigdemont promettant « un Etat indépendant sous la forme d’une République » avait un grand poids symbolique.

Malheureusement, aux nord des Pyrénées, il semble qu’elle n’a pas eu le même poids journalistique.

 
 
 
 


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