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Sunday, 13 may 2018 | LIBÉRATION

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Anna Gabriel, retirada

Féministe et anticapitaliste, la militante catalane indépendantiste a dû s’exiler en Suisse pour continuer la lutte.


LIBÉRATION
07-05-2018
 
FRANÇOIS MUSSEAU
 
 
Souvent, elle se réveille avec la sensation d’un cauchemar : qu’est-ce que je fais ici, en Suisse, à Genève, alors que ma place est en Catalogne, pour lutter en faveur de l’indépendance devant être arrachée à «l’Etat espagnol» ? On lui a prêté une chambre, dans le centre de la cité helvétique. «Mais qu’est-ce que la vie est chère !» s’exclame-t-elle plusieurs fois. Anna Gabriel n’entrera pas dans les détails mais «des amis catalans et suisses» ont été généreux avec elle, lui permettant de subvenir à ses besoins, sur ce bord du lac Léman où triomphent les millionnaires. Alors, oui, on ose lui demander tout de go : que fait ici une militante anticapitaliste, jean usé, tee-shirt violet et survêt bleu, la simplicité même, une décontraction sans fard ? Longs cheveux soyeux et noirs de jais, des boucles d’oreilles argentées d’ample diamètre pour seule coquetterie, elle dit, les yeux dans les yeux, avec toute sa force de conviction : «Ce que je fais ici ? Je mets mon corps et mon existence au service d’une cause juste.»
Pour la justice et le gouvernement espagnols, ainsi que pour une large majorité de citoyens ibères, Anna Gabriel, 43 ans, est une fugitive. Quelqu’un qui a pris la poudre d’escampette. A l’instar d’une douzaine d’autres personnalités sécessionnistes catalanes, le tribunal suprême l’accuse de «rébellion», l’une des charges les plus graves du code pénal espagnol pouvant aller jusqu’à trente ans de réclusion. Sa perspective à elle est diamétralement opposée : «Je suis une exilée.» Une exilée qui a bien choisi sa destination : la Suisse, ne faisant pas partie de l’Union européenne (UE), le mandat d’arrêt communautaire ne s’applique pas, et les processus d’extradition sont longs et compliqués. Tout spécialement entre Madrid et Berne, la capitale espagnole ayant jusqu’ici refusé de livrer l’informaticien Hervé Falciani, Franco-Suisse qui avait subtilisé les données de 130 000 clients de HSBC.

La fugue, ou l’exil, d’Anna Gabriel remonte à février : la seule façon d’éviter les crocs judiciaires du juge Pablo Llarena qui la voudrait derrière les barreaux. «Le choix de Genève a été bien réfléchi. Ici, on a tendance à refuser systématiquement une extradition si les faits reprochés sont de caractère politique, ce qui est évidemment mon cas.» Elle ajoute : «Genève est la ville des ONG et de la défense des droits humains, une ville qui peut servir de bonne caisse de résonance à la cause catalane.» Elle a d’ailleurs insisté pour que l’entretien et la séance de photo aient lieu à côté de «la Chaise», sur la grande place qui jouxte le siège de l’ONU. Elle a aussi insisté pour que la rencontre coïncide avec la présence de dizaines de femmes kurdes en habits traditionnels qui protestent contre le régime d’Erdogan, en chantant à pleins poumons dans une sono saturée. «Comparée à d’autres, je suis une exilée de luxe», reconnaît-elle.

Parmi les «exilés» séparatistes catalans, elle a un profil à part. Reclus en Allemagne, l’ex-chef de l’exécutif, Carles Puigdemont, vient de cette classe moyenne aisée pour laquelle l’indépendance signifierait surtout une partition historique avec une Espagne honnie pour sa supposée culture autoritariste. C’est aussi le cas de la dirigeante séparatiste Marta Rovira, elle aussi réfugiée à Genève. Ces deux-là rêvent de bâtir une République de Catalogne sur le modèle du Danemark ou des Pays-Bas, une nouvelle social-démocratie.

Le désir de Gabriel est bien plus radical, révolutionnaire : son ennemi n’est pas seulement l’Etat espagnol, mais aussi le système capitaliste en soi. Son moteur : jeter les fondations d’une nouvelle République, sociale et socialiste, féministe, écologique, sans inégalités, contre le capital, les divers patronats, la domination des multinationales et le commerce des armes, une démocratique directe. Bref, une utopie à la Charles Fourier, version XXIe siècle.

Elle ne voit guère d’utopie là-dedans. Elle en parle comme d’un «projet politique», certes «loin d’être réalisé». Comprenons-la : cette culture anarcho-ouvriériste, Gabriel baigne dedans depuis le berceau. Grand-mère cenetista, c’est-à-dire appartenant à la CNT, syndicat libertaire, mère socialiste pur jus, racines minières à Huelva et à Murcia, origines ouvrières en Catalogne : «Dans ma généalogie, les hommes travaillent dans la mine, les femmes dans le textile. Tous ont été impliqués dans les luttes sociales.» Logiquement, dès 17 ans, la jeune Anna milite dans des groupes antifascistes d’extrême gauche à Sallent, petite bourgade au nord de Barcelone. Elle est celle qui parle plus haut, plus fort, mieux que les autres.

En 2003, avec son groupe radical, elle parvient à jeter à la rue le maire, un notable nationaliste. A la même époque, cette brune au caractère trempé intègre les CUP, ces candidatures d’unité populaire, férocement antisystème. Au Parlement catalan, cette extrême gauche est ultraminoritaire avec ses quatre sièges, mais sans son bénédicité, aucune coalition sécessionniste n’est possible pour défier Madrid. Pratiquant l’autogestion, les CUP interdisent les cumuls de mandats, obligent leurs élus à un système de rotation, à la solidarité pécuniaire, et se soumettent à la volonté des assemblées. Ainsi, Gabriel fut députée régionale et porte-parole entre 2015 et 2017.

Droite dans ses bottes, sur cette place de l’ONU dominée par des mélodies kurdes, cette fan de rock et de chanteurs sud-américains, comme Víctor Jara ou Pablo Milanés, veut ici incarner une résistance. Parler aux médias, internationaliser le conflit, expliquer son statut d’«exilée», dénoncer «la répression néofranquiste» de Madrid. Pour cela, elle a du ventre. «A plusieurs reprises, on m’a menacée de mort, à Valence par exemple, des militants d’extrême droite.»

Ces jours-ci, on se moque d’elle pour avoir renoncé à sa frange à l’esthétique radicale pour une coupe plus «bourgeoise». «Les conservateurs espagnols sont si stupides !» réagit-elle. Un jour de 2016, cette célibataire sans enfants leur a balancé sa caustique ironie : «Je suis Anna Gabriel, forcément pute, traître, aigrie et mal baisée, car je défends une Catalogne libre.»

Aujourd’hui, elle se doute bien que son séjour genevois va durer. Il va donc falloir un boulot à cette lectrice de biographies qui a rédigé celle d’August Gil Matamala, avocat catalan très engagé socialement. Celle qui fut tout à tour employée dans le textile, licenciée en droit, prof de fac à Barcelone et éducatrice sociale, cherche ces jours-ci un job, lui procurant revenus et permis de séjour. Aubaine : le professeur Levrat de l’université de Genève pourrait être son directeur de thèse de doctorat. Le sujet est tout trouvé : la légitimité du droit à l’autodétermination des peuples.

1975 Naissance à Sallent (Catalogne).
2003 Elue municipale à Sallent.
2015 Députée régionale et porte-parole des candidatures d’unité populaire (CUP).
2017 Mise en examen pour «rébellion».
18 février 2018 Appelée à comparaître, elle se réfugie en Suisse
 


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