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Sunday, 8 october 2017 | LIBÉRATION

Le point de non-retour de la crise catalane: l’étincelle invisible

LIBÉRATION

Par André Loez, Professeur d’histoire contemporaine à Sciences-Po Paris et en classes préparatoires — 4 octobre 2017 à 20:56

Des violences policières des derniers jours, à Barcelone, au discours martial du roi Felipe VI, mardi, la question se pose du moment de bascule dans une crise historique.

Quand est-ce qu’un événement bascule de façon irréparable ? Où situer le point de non-retour qui ferme l’espace des possibles et réoriente définitivement l’histoire ? La crise en Catalogne rend très actuelle cette interrogation familière des historiens, accoutumés à démêler les causes, à identifier les points de rupture qui font passer de la paix à la guerre, de la manifestation à l’insurrection, de la sédition à la sécession. Ou, du moins, à tenter de le faire. Car dans la séquence vertigineuse de ces derniers jours entre Madrid et Barcelone, il est tout sauf évident de savoir si un point de non-retour a été atteint, et quand. Certains l’ont pensé dès dimanche dernier, après les spectaculaires violences policières qui ont marqué la tenue du scrutin indépendantiste.

Autoritarisme borné

Parmi les responsables politiques catalans, on entendait déjà des propos définitifs : «Nous n’avons plus peur. Revenir en arrière est impossible», déclarait le conseiller municipal de la ville de Torelló Jordi Casals. Mais l’inéluctabilité de la crise, l’impossibilité de la désescalade ont pris consistance de manière beaucoup plus forte mardi soir, avec le discours du roi Felipe VI. Le souverain s’est montré d’une extrême fermeté, dénonçant la «déloyauté inadmissible» des dirigeants catalans et rappelant qu’il est de la «responsabilité des pouvoirs légitimes de l’État d’assurer l’ordre constitutionnel». Il a été question, bien sûr, des sentiments d’«affection et [de] solidarité» censés unir l’Espagne entière.
 
Mais, chacun l’a noté, le roi n’a pas eu un mot pour déplorer ou dénoncer la brutalité des forces de l’ordre. Une posture martiale qui semble avoir eu pour effet de rendre impensable une issue pacifique, politique, négociée, ouvrant évidemment aux indépendantistes une facile fenêtre d’action, en contre-pied : dans une interview diffusée mercredi, le chef de l’exécutif catalan, Carles Puigdemont, a fait savoir qu’une déclaration unilatérale d’indépendance serait annoncée «à la fin de la semaine». On apprenait en même temps l’inculpation prochaine du chef de la police catalane, en lien avec les événements des derniers jours.

On est tenté de lire cette escalade à la lumière d’exemples passés, de souverains dépassés par l’effervescence d’une situation sociale à laquelle ils ne surent opposer qu’un autoritarisme borné. Felipe VI serait alors une nouvelle incarnation de Charles X, balayé par la rue parisienne lors des «Trois Glorieuses» de juillet 1830 après avoir voulu réaffirmer par de brutales ordonnances sa souveraineté royale, précipitant une révolution qu’il espérait étouffer. Ou de Nicolas II, en février 1917, dont la volonté inflexible d’interdire les manifestations de Petrograd n’a fait qu’accélérer la chute. Ou encore, plus près de nous, d’Erich Honecker, qui fut tenté d’utiliser la force contre les manifestants est-allemands en novembre 1989, avant d’accepter les bons conseils du «grand frère» soviétique et de renoncer au pouvoir comme à la répression.
 
«Notre paix est leur défaite»

Mais c’est le propre des conjonctures fluides de ne pas se répéter à l’identique, outre les différences évidentes de contextes et d’enjeux. Et dans tous ces exemples, la position du chef de l’Etat, si inepte soit-elle, n’est pas l’unique déterminant de la rupture. En Catalogne, la situation évolue de manière imprévisible, suivant la conduite de trois autres types d’acteurs, du moins tant que l’Union européenne reste prudemment sur la touche : les contestataires (révolutionnaires, indépendantistes…) qui modèlent leur stratégie sur celle du pouvoir et capitalisent volontiers sur ses erreurs ; les forces de l’ordre, censées mettre en pratique les décisions autoritaires, mais dont l’expérience montre quelquefois les hésitations, ou les dissidences, au moment d’arrêter, disperser, réprimer ; la société civile, enfin, qui détient peut-être collectivement les clés de la situation.
D’immenses manifestations, doublées d’une grève paralysant le port et le marché alimentaire de Barcelone, montraient, mardi, la capacité de mobilisation de Catalans politisés, préoccupés, soucieux aussi, pour beaucoup, d’éviter la montée aux extrêmes et les effusions de sang. «Du calme, notre paix est leur défaite», lisait-on sur un écriteau à Barcelone.
 
Les prochains jours diront si le discours du roi a tenu le rôle d’étincelle pour une situation rendue inflammable par la surdité légaliste des autorités comme par la surenchère des indépendantistes. Et si, à l’inverse, les dispositions pacifiques de la population, malgré les coups de matraque de dimanche, peuvent contribuer à dénouer la crise. Alors que l’on retient son souffle en pensant à 1936, à Franco et au scénario apparemment trop familier d’une rupture brutale entre Catalogne et Espagne, c’est aussi l’histoire qui enseigne que, dans l’imprévisibilité de l’événement, d’autres possibles peuvent s’inventer.
 
André Loez Professeur d’histoire contemporaine à Sciences-Po Paris et en classes préparatoires


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